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A propos

Au mariage de la pensée
et de la création

Nul n’est mieux placé
que l’artiste
pour parler de son travail

Nour LEKHAL painter writer calligrapher

Peintre, écrivain, calligraphe

Parler de soi n’est facile pour personne, à fortiori pour l’artiste qui s’identifie à son œuvre et plus encore pour celui qui, habité par plus d’une passion, investit plusieurs champs disciplinaires. Pour ma part, dans un monde marqué par une division du travail et une spécialisation toujours plus poussées, je ne sais si je dois me présenter comme un penseur ou comme un créateur, ni parler de moi comme d’un artiste ou comme d’un philosophe.

D’autre part, je veux dire du côté de l’interlocuteur, contrairement à l’anglo-saxonne, la mentalité française n’est guère ouverte à la polyvalence ni à la pluridisciplinarité. Au rebours de la posture originale de Descartes, qui se voulait philosophe et mathématicien, et dont toute la pensée procède de cette double casquette, l’esprit français est fort peu cartésien. Généralement cartésien au sens étroit du terme, il se méfie des individus pluriels et leur préfère des personnes monoblocs, des esprits de moindre envergure mais plus faciles à cerner.

D’un côté, il est vrai que le premier danger de la pluridisciplinarité a toujours été l’amateurisme. Nous savons que qui trop embrasse mal étreint et que qui court plusieurs lièvres à la fois a peu de chances de mener tous ses projets à bien (et, quand bien même il y parvient, de ne les réaliser qu’imparfaitement). D’un autre côté, nous savons aussi que la monoculture épuise la terre, que la grande découverte scientifique d’Einstein est issue de la transdisciplinarité, qu’en maints domaines, le décloisonnement des savoirs est aujourd’hui un impératif d’une culture excessivement cloisonnée, qu’afin d’y remédier, les instructions de l’Éducation Nationale prônent précisément la pluridisciplinarité, et qu’enfin le brouillage des frontières disciplinaires est un caractère majeur de l’art contemporain.

Quoi qu’il en soit, je vois bien – notamment à l’occasion de ces entretiens d’embauches infructueux desquels je sors fâché contre moi-même de si mal savoir me vendre – que le Français reste décidément frileux face aux personnes qu’il a du mal à cerner. Et je ne parle même pas de la brièveté de ces entretiens joués d’avance où le jury s’arrête à l’idée qu’il se fait du candidat dès les premières minutes d’un dialogue en bois qui ne lui laisse le temps de développer ni la richesse ni la profondeur d’une pensée dont il est pourtant évident que, dans un domaine aussi complexe et subtil que l’esthétique, elle devrait pour le moins être une pensée de la complexité.

Nour LEKHAL, peintre, écrivain, calligraphe

Bref, heureusement qu’il y a l’écriture, qui n’a pas seulement l’avantage de se développer librement et selon sa nature (et non selon les attendus de tel interlocuteur), mais de s’adresser à un public idéal qui est ouvert et réceptif.
Le fait est donc que l’Art et la philosophie sont chez moi si étroitement et anciennement liés, que, lorsque j’en parle, la difficulté n’est pas seulement de la diversité des pratiques qui fait mon identité ni de la singulière organicité de leur imbrication, mais tout simplement de savoir par où commencer. Mais puisque j’ai ici tout mon temps et que mon lecteur est bien disposé, le plus simple est sans doute de commencer par le commencement, c’est-à-dire de remonter à l’enfance et de dire deux mots de ma formation. Rappelle-toi lecteur, c’est de cette façon que, dans son Discours, Descartes introduit son propos : en commençant par nous dire qu’au cours de ses études, dans le domaine de la philosophie, il n’a rencontré que disputes et « par conséquent » qu’incertitude, et qu’à l’inverse, il s’est particulièrement plu aux mathématiques, parce qu’elles lui ont paru une voie de certitude…

Quant à moi, c’est dans les Arts et les Lettres que j’ai trouvé mon bonheur. Deux passions ont dominé mon enfance : le dessin et la lecture. Le dessin, je suis tombé dedans tout petit. Comme beaucoup d’enfants, j’ai pratiqué le crayon dès que j’ai pu en tenir un pour faire des grabouillages, à la différence qu’ensuite, je ne l’ai jamais lâché. De plus, dans les années 60, avant la désastreuse pénétration de l’Éducation Nationale par le stylo bille, depuis la maternelle jusqu’à l’école communale, j’ai eu le privilèges (désormais trépassé) d’avoir très tôt marié le dessin et la belle écriture, car, chez les bonnes sœurs, dans nos cahiers d’écriture, les écrits du jour étaient toujours ouverts et clôturés par des frises coloriées. Ainsi, j’ai aussi eu celui d’avoir appris à écrire dans les règles de l’Art, à la plume sergent-major et à l’encre violette, et de m’être ainsi appliqué dès la prime enfance au dessin, à la couleur et au tracé des pleins et des déliés – application qui, en tant qu’elle marie très tôt la pratique de l’attention à celle de la posture, constitue une inestimable école de maîtrise du corps et de l’esprit (qui, elle aussi, est aujourd’hui morte et enterrée).

La passion de la lecture m’est venue peu de temps après, lorsqu’à la communale j’ai commencé à emprunter des livres de jeunesse à la bibliothèque, puis surtout au collège où j’ai dévoré des livres comme les autres enfants des bonbons ; et où, côté dessin, j’ai délaissé la copie de bandes dessinées pour celle des tableaux de maîtres qui illustraient mes livres d’histoire. A quoi il faut peut-être ajouter la « chance » qu’issu d’une famille pauvre, je n’avais alors d’autre jeu, jouet ou distraction que ces passions gratuites du papier et du crayon ; qu’étant de ces enfants calmes et intériorisés qui très tôt se retirent du monde pour vivre dans celui des livres, je lisais et dessinais beaucoup ; et qu’après le collège, j’ai eu la chance de m’être bien orienté et d’avoir intégré une section Lettres et Arts plastiques dès la seconde. Et ainsi jusqu’en terminale où mon goût des Lettres s’est mué en passion de la philosophie et depuis laquelle j’ai commencé à me trouver ou à trouver ma voie, puisque je me suis alors mis sur un rail sur lequel je n’ai cessé d’étudier les Arts et les Lettres, et de pratiquer la peinture et l’écriture.

Par la suite, je n’ai jamais pu me résoudre à laisser de côté l’une ou l’autre de ces manières de voir. Il ne m’est jamais venu à l’idée d’abandonner l’une ou l’autre de ces deux façons de sentir, de penser, de m’exprimer, qui m’ont toujours semblé d’une unité aussi organique que celle du cerveau droit et du cerveau gauche. Renoncer à l’une ou l’autre aurait été m’amputer d’une partie essentielle de mon être, aussi violent que me couper un bras ou m’ôter une partie du cerveau. Cela signifie que j’ai très tôt opté pour le dépassement d’une dualité majeure, l’une des plus structurantes de la psyché humaine, celle qui oppose la pensée à la sensibilité. En termes platoniciens, c’était refuser de trancher entre le sensible et l’intelligible ou entre les Idées et les Formes ; en termes rousseauistes, entre le cœur et la raison ; en termes modernes, entre la sphère rationnelle et celle de l’affectivité ; en termes élémentaires, entre les images et les mots ; bref, entre les deux versants de ce monde foisonnant qui est mon biotope depuis l’enfance, celui des Arts et des Lettres.

Ainsi, le caractère premier de ma démarche est-il que, par-delà le dualisme atavique qui handicape la pensée occidentale moderne, par-delà les multiples cloisonnements qui claquemurent sa culture, je me suis très tôt engagé dans une quête de complétude que je n’ai jamais cessé d’approfondir. Pour ce qui concerne mon identité, que l’on pense que c’est l’identité qui détermine le parcours ou qu’à l’inverse, l’on considère l’identité comme le fruit d’un parcours, le fait est donc que ce qui me caractérise au premier chef, c’est une double identité de penseur et de créateur. Selon les jours et les périodes, je pratique plutôt la peinture ou l’écriture, plonge plutôt dans les idées ou dans les formes ; mais, que je m’exprime en tant que philosophe ou en tant qu’artiste, ce qui caractérise ma démarche, c’est qu’elle est animée d’une constante circulation de la pensée et de la création.

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